top of page

L'anxiété, c'est des maths

28 août
6 min de lecture

En apparence, notre cerveau émotionnel est en constant conflit avec notre cerveau rationnel. Quand une distorsion de raisonnement émotionnel (je le ressens, ce doit être vrai) s'empare de nous, l'autre partie du cerveau débat avec l'émotion, pas toujours pour la comprendre, mais pour la fuir, la banaliser ou la discréditer. Car s'il y a une émotion où la logique et le sens prennent le bord, c'est bien la peur et sa variante principale, l'anxiété. Si vous êtes aux prises avec cette émotion profondément souffrante, vous savez cependant à quel point se rationaliser a ses limites. Au-delà des 'tu capotes pour rien', 'c'est dans ta tête' et 'tu exagères', il y a possiblement une manière plus juste, plus précise, voire plus factuelle d'approcher une situation anxiogène. C'est l'algorithme à retenir.


Entre rationalisation et réalisme : le risque zéro n'existe pas


J'aime souvent répéter qu'il existe une distinction entre rationaliser et se ramener à la réalité.


●      « Un de perdu, 10 de retrouvés », c'est de la rationalisation.

●      « Cette relation est terminée, mais il est fort probable que je trouve ma personne un jour », c'est faire preuve de réalisme.


Avant tout, adressons l'obstacle principal : le cerveau anxieux tend à s'accrocher au 1%. À l'infime possibilité qu'un scénario se produise. Mais cela prend le dessus seulement quand la subjectivité envahit notre analyse. Certes, il existera toujours des résistances, des perceptions, des doutes, des incertitudes. Bref, rien n'est garanti, rien n'est sans risque. Il nous faudra apprendre à cohabiter avec ces éléments. Si c'est quelque chose que vous êtes prêtes à accueillir et traverser, la suite s'ajoutera à votre coffre à outils.


L'anxiété vue sous l'angle des mathématiques


Vos 436 sont peut-être très loin dans votre tête et nul besoin de les ressortir. Voici, d'une part, une formule facile à retenir.

Anxiété = (probabilité × gravité) ÷ (ma capacité de faire face + les ressources autour de moi)

Autrement dit, l'intensité de notre anxiété est directement proportionnelle à notre tendance à surévaluer la probabilité qu'un événement se produise et à surestimer les conséquences potentielles. Mais ça ne s'arrête pas là :


Schéma de l'anxiété

Notre anxiété est également influencée par notre perception de notre capacité à faire face à ce danger (perception façonnée par les éléments présentés précédemment) ainsi que par l'évaluation que nous faisons de la qualité du soutien que nous jugeons susceptible de recevoir.

Mathématiquement parlant, chaque variable peut être adressée séparément avec ses propres outils. La proposition qui suit s'attaque principalement au volet de la « probabilité ». Elle constitue donc une pièce parmi plusieurs solutions complémentaires. Ainsi, prise isolément, elle peut sembler incomplète.


L'objectif est donc d'apprendre aussi à relativiser la gravité subjective, à renforcer ses capacités à faire face à la « menace » (qui préalablement, aura été nuancée) et à consolider son cercle de soutien afin de ne pas être seul-e face à la détresse.


Simplement dit, au lieu d'être dans un fatalisme duquel je prétends ne jamais pouvoir me relever qui, en plus, serait une tempête traversée sans l'aide de quiconque, j'opte plutôt pour une vision fidèle à la réalité, une évaluation juste de mes capacités et une connaissance claire des ressources de soutien à ma disposition, sans ego.


Finir son histoire, cibler les vraies chances


Cerveau anxieux qui réfléchit trop.
L’anxiété s’alimente moins par le fait de trop penser que par le fait de ne pas aller jusqu’au bout de notre réflexion, ce qui nous amène à croire trop vite au pire scénario imaginé.

L'anxiété ne se nourrit pas uniquement du fait de penser trop. Elle tire sa force du fait qu'on ne pense pas jusqu'au bout. Nos automatismes ainsi que la réaction en chaine que nous connaissons, l'équivalent de couper les coins ronds, contribuent à ce qu'on s'attache à la première version, souvent romancée, du scénario épouvantable qui nous a traversé l'esprit. Pris dans cette tempête qui saute aux conclusions, l'image instantanée devient claire, chargée d'émotion, et elle passe pour une prédiction fiable. Sauf qu'un aspect nous échappe : plus une histoire contient de détails précis, plus elle nous paraît vraie. C'est une illusion, car mathématiquement, chaque détail ajouté la rend moins probable. Le scénario catastrophe est riche, vivant, détaillé ? C'est exactement ce qui devrait te faire douter de sa véracité, et surtout, de sa probabilité. Le futur devait être abstrait, car on ne peut pas le prédire.


Décortiquons un exemple fictif.


La personne que vous fréquentez ne vous dit pas « Bon matin » comme cela est dans ses habitudes. C'est le fait qui déclenche la séquence. Divaguons.


La cause ? Elle doute de la relation. Elle s'est levée ce matin avec en tête le désir de mettre fin à l'union et cela est motivé par une conversation que cette personne a eue avec son ex, dans votre dos, la veille. Ainsi, elle prévoit retourner avec son ancienne flamme et dès l'heure du midi, elle vous appellera pour rompre. Cette rupture occasionnera bien sûr une déchéance sans précédent de votre côté et vous cultivez l'idée que ce qui vous attend, c'est le célibat éternel et la médiocrité affective.


Créatif, n'est-ce pas? Exagéré, certes, mais peut-être pas si loin d'une version que vous vous êtes déjà vendue. Plusieurs étapes se succèdent après l'absence de texto le matin. Plus c'est profond, moins c'est plausible. Pensons-y :


Sur une échelle de 0 à 100, quelle probabilité vous semble raisonnable d'attribuer à cette éventualité ?


(L'absence d'un « Bon matin »)


Signifie que la personne doute de ses sentiments. 20%? 60%? 100%? Une bonne manière de le déterminer, car il s'avère difficile de chiffrer l'hypothétique, c'est de se demander :


Qu'est-ce qu'un sondage révèlerait?

Pas, qu'est-ce que mon passé m'a démontré.


Supposons que vous cibliez que dans 27% des cas, l'absence d'un bon matin signifie réellement cela. Vous continuez et vous vous demandez : et ensuite?


(La personne doute de ses sentiments)


Sur une échelle de 0 à 100, quelle probabilité vous semble raisonnable à l'effet que suite à l'absence d'un texto matinal, ce soit d'une part en raison d'un doute sur votre relation et que, d'autre part :


Cela provient d'une conversation tenue en secret avec l'ex-conjoint(e).


Supposons que vous cibliez que dans 30% des cas, l'absence d'un bon matin causée par un doute sur la relation est causée par une conversation tenue avec un ex-partenaire. Vous continuez et vous vous demandez : et ensuite?


(La personne doute de ses sentiments et a eu une conversation avec son ex)


Sur une échelle de 0 à 100, quelle probabilité vous semble raisonnable à l'effet que suite à l'absence d'un texto matinal qui symboliserait un doute sur la relation et un rabibochage avec l'ex-partenaire :


Que cela symbolise que la personne souhaite reprendre sa relation avec son ex-partenaire.


Ça commence à être compliqué, n'est-ce pas? C'est précis, rocambolesque, particulièrement orchestré minutieusement. Peu importe à quel point la séquence est plausible, il demeure qu'elle part d'une prédiction erronée basée sur rien d'autre qu'un fait neutre. Voici ce que ça donne, mathématiquement :

Ce qui pourrait arriver

Sur 100 fois, combien?

Situation de départ : absence d'un « bon matin »

Elle doute de notre relation

27

Elle a parlé avec son ex

30

Elle veut retourner avec

50

Elle va rompre avec moi

50

Je vais traverser l'enfer

10

Je ne trouverai jamais ma personne

5

Je vais finir seul-e et malheureu-x-se

15

 

Vous voyez que certaines appréhensions s'alimentent entre elles. Parce qu'évidemment, lorsqu'on achète l'idée qu'un détail est plausible, l'autre peut le devenir aussi. Mais quand on pousse l'histoire jusqu'au bout, c'est là qu'on remarque que ce qu'on appréhende n'a quasi aucune chance de se produire. En chiffres, ça frappe l'imaginaire :


0,27 × 0,30 × 0,50 × 0,50 × 0,1 × 0,05 × 0,15 = 0,0000151875

Il y a donc 1,5 chance sur 100 000 que ce scénario se produise. Est-ce que ça vaut l'état émotionnel dans lequel on se plonge? Dire qu'avant l'exercice, il y avait de fortes chances, à nos yeux, que cela se produise tel quel.


Sortir de la tempête, un calcul à la fois


Faire ces calculs ne fera pas disparaître l'anxiété par magie, et ce n'est pas le but. L'objectif n'est pas de se prouver qu'on a « mathématiquement tort » d'avoir peur, ni de gagner un débat contre son cerveau émotionnel. C'est plutôt de redonner à la probabilité sa juste place, de la sortir du domaine du ressenti pour la ramener sur le terrain des faits. Un « bon matin » qui manque redevient ce qu'il est : un fait neutre, et non le premier chapitre d'une histoire déjà écrite.


Rappelons-le : cet exercice ne s'attaque qu'à une seule variable de l'équation. Il reste la gravité à relativiser, les capacités à faire face à renforcer et le cercle de soutien à développer. Isolé, l'outil est incomplet, mais il ouvre une porte. Car une fois qu'on a vu, chiffres à l'appui, qu'un scénario catastrophe tient à 1,5 chance sur 100 000, il devient plus difficile de sacrifier notre paix intérieure en son nom.


Le risque zéro n'existera jamais, et il n'est pas question de le chercher. Mais entre s'accrocher au 1 % et pousser l'histoire jusqu'au bout, il y a un espace. C'est dans cet espace que vit le réalisme. Et c'est un muscle : plus on s'entraîne à finir ses histoires plutôt qu'à s'arrêter à leur version la plus romancée et la plus effrayante, plus on apprend à cohabiter avec l'incertitude sans se laisser gouverner par elle.


Alors la prochaine fois que la tempête se lève, avant de payer le plein prix émotionnel d'un scénario, posez-vous simplement la question : qu'est-ce qu'un sondage révèlerait? La réponse, bien souvent, ne vaut pas l'orage qu'on s'apprêtait à traverser.

 
 
 

Commentaires


bottom of page